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L'historiette du jour...

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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Sam 27 Jan - 8:21

L'historiette du jour :
QI Booster de LN26

— Docteur, docteur, je veux devenir plus intelligent !
— Très bien. Pour combien de temps ?
— Juste une journée... Même pas, huit heures suffiront. Je ne veux pas dépasser mon forfait.
— Attendez, je regarde ça... Oh, vous n’avez même pas utilisé 10 %. Ne vous en faites pas. Vous êtes loin du compte. Vous êtes un économe, vous. Pas comme mon client d’hier...

Lire la suite de l'historiette:
— Ah bon ?

— Oui, il a déjà fini son quota.

— Mais, nous sommes en mars ! Il va devoir rester bête tout le reste de l’année ?

— Oui... Le pauvre avait oublié de désactiver pendant la nuit. Revenons à notre affaire. Je peux vous prescrire une série de huit recharges d’une heure, quatre de deux heures ou deux de quatre. Avec, comme vous le savez, un quart d’heure de pause avant l’activation de la recharge suivante.

— Vous ne faites plus à la demi-heure ?

— Non, pas assez de demande et un peu trop d’accidents. Les gens, aussi intelligents soient-ils, ont toujours tendance à exagérer la durée d’une demi-heure. Ils se lancent sur un chantier un peu ambitieux et sont à cours avant la fin. Une heure, c’est plus sûr. C’est pour une réunion de travail ?

— Oui, que me conseillez-vous ?

— Ça dépend de plein de critères bien sûr... La durée moyenne de vos réunions, votre poste, la prescription de vos collègues... Même pendant un quart d’heure, la bêtise, ça se voit. Pour limiter les risques, je vous conseillerais bien sûr les deux fois quatre heures. Mais vous aurez plus de sommeil à rattraper.

— Peu importe, je poserai un jour. Si la réunion s’est bien passée, ils ne pourront pas me refuser ça.

— Très bien... Voyons voir... Quel est votre QI sans Intell ?

— Euh, 78.

— Oh, n’en ayez pas honte. Vous ne l’avez pas choisi et ce sont les personnes comme vous qui permettent aux personnes comme moi de gagner leur vie ! Donc 78 moins... voyons voir, 120...

— 120 ?? Mon docteur précédent me donnait 140 !

— Il vous racontait des salades. Il s’agit de science, monsieur. Pas de magie ! Nous partons de ce que nous avons. Nous ne faisons pas de miracle. Bon, il vous faudra un peu plus de 20h de repos pour ne pas impacter durablement vos neurones.

— Très bien, docteur... Ajoutez des somnifères à la prescription, s’il vous plait.

— Voilà ! Bon, tâchez de faire coïncider le quart d’heure avec votre pause déjeuner. Et ne parlez pas la bouche pleine, ça ruinerait l’effet ! Oh, et un dernier conseil : ne vous limitez pas trop ! Si vous continuez comme ça, vous ne pourrez dépenser votre intelligence que pendant les fêtes de fin d’année. Quel gâchis !










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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Dim 28 Jan - 7:35

L'historiette du jour :
Ces enfants différents de Marie Tinet

Ces enfants différents. Je les vois encore, hurlant parfois, souriant souvent, me demander de leur courir après, s’approcher pour me tenir la main. Aujourd’hui c’était la dernière fois que je les voyais, la dernière fois que je jouais avec eux. Je ne leur ai pas dit. J’ai gardé le secret. Ils ont l’air triste quand je dis que je pars, alors si c’est pour dire adieu...

Lire la suite de l'historiette:
Ces enfants différents. Je les entends encore. Ils me ressemblent d’une certaine manière. Ils ont leurs faiblesses, leurs bizarreries, ils sont originaux, uniques. Aujourd’hui, un petit qui ne parle presque pas m’a demandé de l’attraper, un autre s’est déshabillé dans la cour et s’est mis à danser.

Ces enfants différents. Je les sens. Leurs pattes sales se posant sur moi. Boue ou nourriture, c’est au choix ! Ce n’est pas très agréable, certes, mais voilà encore d’autres souvenirs ! Et ce soir je souris, les larmes aux yeux.

Ces enfants différents. C’est fou comme on peut s’attacher à eux. En quelques jours seulement, ils faisaient déjà partie de ma vie, leurs fous rires résonnant dans ma tête.

Encore une fois, c’est fini. Je ne reverrai plus ces bouilles d’enfants. Ces visages pleins de terre. Ces caprices aussi. Ils ne me poseront plus de questions. On ne cherchera plus dans les magazines. On ne lira plus des vieux livres en carton. Oui, c’est fini. Les parcours faits de récupération sur la pelouse de la petite cour. On ne comptera plus. On ne jouera plus avec deux petits cochons et quelques bouts de bois.

Encore des souvenirs qui vont se retrouver rangés dans une case, bien au chaud au fond de mon cerveau.
Je n’oublierai pas, eux m’oublieront vite.

C’est ça quand on est gosse.











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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Lun 29 Jan - 8:18

L'historiette du jour :
Les stilettos irisés de Dominique Alzerat

« Tu vas bien ? Sylvie claque deux bises sur les joues légèrement fardées de Martine.
— Ben, je reviens de la clinique vétérinaire, il n’en a plus pour longtemps...
— Courage ma grande, reprend-elle en enlaçant son amie.
Sylvie recule, scrute en souriant la tenue de Martine.
Elle n’arrive pas à détacher ses yeux des escarpins de son amie.
— Whaou, c’est des Fredetto ? on dirait qu’ils sont faits d’ailes de papillon.
Martine retrouve un peu d’entrain :

Lire la suite de l'historiette :
— J’avoue, ils sont beaux hein ? et souples et solides avec ça. Rien à redire je les adore. »
Bloggeuses de mode, toutes deux ont la prestance teintée de gouaille des vraies parisiennes. Elles se sont bien trouvées.
La petite rousse à la peau claire, toujours une blague d’avance c’est Sylvie
L’autre, grande aux yeux noisette, c’est Martine.
Elle est une référence pour plusieurs millions de followers.
Son animal de compagnie, Kiam, aux grands yeux violet et jaune a sa propre page facebook.
Il dépasse sa maitresse en nombre d’abonnés.
Hélas, Kiam est en soins palliatifs.
Sa maitresse et ses fans se préparent pour les obsèques.
C’est d’ailleurs pour cela qu’elles se sont donné rendez-vous rue du Faubourg Saint-Honoré.
Les enseignes de prestige leur font les yeux doux pour qu’elles daignent porter leur griffe.
Elles n’ont pas parcouru cent mètres que leurs bras sont lestés de sacs aux sigles prestigieux. Aujourd’hui, leur récolte ne comprend que des articles aux teintes sombres, choisis pour la triste occasion.
Elles arrivent à la hauteur du chausseur Charles Henri Fredetto.
C’est Le célébrissime maroquinier qui les hèle depuis le sas de la boutique : « Mes amies, quelle surprise, Martine ma douce, dis-moi, Kiam va mieux ? Sans attendre la réponse il ajoute, je lui ai fait faire des gants sur mesure ! Entrez, entrez donc ! »
Pas étonnant que Fredetto choie ses deux protégées.
Son chiffre d’affaire s’affole à chaque modèle porté par ses muses.
Il propose « Dites-moi mes belles, ça vous dirait de visiter La Fabrique? Je donne une réception. Rien que des invités privilégiés, tout le gratin de la mode y sera.
— Super, dit Sylvie, puis s’adressant à Martine, ça va te changer les idées et puis on pourra se goinfrer de petits fours de chez Chermas. Dis-moi qu’on ne va pas rater ca !
Martine avait vaguement pensé passer à la clinique, faire du binge watching devant Netflix, Kiam sur ses genoux.
Mais à l’idée de découvrir les secrets de fabrications des Fredetto elle décide :
— Ok, on se voit demain alors, mais c’est moi qui t’emmène ».
À de rares occasions, le labo situé dans « La Fabrique », à deux heures de Paris est ouvert aux visiteurs.
Une légende urbaine court sur ce lieu mythique.
On raconte qu’une pièce secrète y héberge le généticien maudit Trenlegy, recherché pour manipulation génétiques interdites.
C’était avant la grande révolte.
Les expérimentations délirantes avaient conduit à trop d’abus.
En particulier pour les N.A.C.G.M (nouveau animaux de compagnie génétiquement modifiés). Certains avaient développé un langage articulé : des gènes humains avaient été utilisés.
Depuis, toute expérimentation sur le vivant est rigoureusement prohibée.
Il ne reste de cette époque que des lapin-kangourou angora à toison multicolore.
Ils sont stériles, comme tous les N.A.C.G.M.
Kiam en est le dernier survivant.
Le lendemain, la petite voiture électrique vert pomme slalome sur le périphérique.
Martine conduit.
À son habitude, elle a débranché le système de pilotage autonome.
Les hauts parleurs diffusent une litanie étrange, dodécaphonique, du Ligeti ?
La route les aspire dans son hypnotique et infini défilement.
Capote relevée chevelure au vent, Sylvie fait voler ses mèches rousses et bouclées telle une queue d’écureuil. Martine, elle, laisse la brise décoiffer son opulente toison châtain.
Elles longent enfin la longue muraille de pierres couverte de vigne vierge qui ceint la maison mère Fredetto.
On devine le haut manoir au milieu d’une forêt assez dense.
Elles trépignent de joie à l’idée de côtoyer les stylistes les plus en vogue.
Soudain, la musique s’interrompt. C’est Le g-phone de Martine qui diffuse sur les haut-parleurs. « Communication urgente, la voix est teinté de commisération, madame, nous vous prions de nous contacter dès que possible au sujet de Kiam. »
Martine sent son estomac se nouer, des larmes lui piquent les yeux.
Elle avance une main vers les mouchoirs dans la boite à gant.
Elle ne se rend pas compte du mouvement brusque qu’elle impulse au volant.
Le véhicule est projeté sur le mur d’enceinte.
La voiture y crée une brèche et à peine ralentie, elle s’engouffre dans la propriété.
Un choc sourd.
Un corps souple et massif a stoppé le véhicule.
Le pare brise vole en éclat, les airbags se gonflent.
La scène se fige dans un brouillard de fumée blanche.
Étourdies les deux amies s’interrogent du regard : toutes deux sont indemnes.
Elles s’extirpent de la voiture.
Elles observent la bête à terre devant leur E-car.
Une minuscule tête de cerf surmonte un corps massif aux membres ridiculement frêles.
Ce qui saisit les deux amies, c’est son cuir, composé d’écailles ornées de flamboyantes figures de plume de paon.
Elles reconnaissent immédiatement ce motif.
Entre le dégout et l’horreur elles baissent les yeux sur les stilettos Fredetto de Martine.
L’animal chimérique halète dans son agonie.
Il les supplie du regard.
Martine ne pense pas, elle sent une rage mêlée de pitié s’emparer d’elle.
De sa main droite, elle retire un stiletto qu’elle brandit au-dessus de sa tête puis l’abat d’un geste aussi puissant qu’inattendu sur le monstre blessé. Le talon de 10 cm s’enfonce dans l’œil minuscule.
L’animal tressaille.
Un improbable « Merci » faible et caverneux sort de la gorge de l’animal. C’est la fin.
C’en est trop pour Martine qui s’écroule évanouie à côté du cadavre. Sylvie, pétrifiée, pleure silencieusement.
Rien ne sera plus comme avant.











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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Mar 30 Jan - 7:43

L'historiette du jour :
La baignade de Félix labetoule

Bien avant qu’il n’arrive, on entendait l’autorail ronronner sur le plat, travailler dans les côtes et aller comme une bête joyeuse dans les descentes. Rouge en bas, jaune en haut, c’était une chenille sur son chemin de fer à voie étroite.
Dans l’autorail, en ce début d’après-midi, entraient par les fenêtres grandes ouvertes, de pleines brassées d’odeurs d’herbes à faire tourner la tête. Tu étais assise face à moi et tes longues jambes dans ton short blanc touchaient presque les miennes. Tes pensées se perdaient dans une campagne vallonnée, un pays de ruisseaux, d’arbres et de prés, un pays de dessins d’enfants. L’autorail s’arrêtait dans des gares miniatures devant un chef de gare en grand uniforme, convaincu de son rôle dans les affaires du monde.

Lire la suite de l'historiette:
A la sortie de la gare, tu m’avais pris la main jusqu’à la baignade. Puis chacun caché sous sa serviette, on s’était mis en maillot. Nous étions ensuite descendus jusqu’à la rivière en marchant sur les galets comme des pantins. Je me souviens des premiers mouvements de mes bras dans l’eau claire : j’étais comme un chien fou et c’était bon. Tu étais venue vers moi, tu m’avais pris dans tes bras et ensemble nous avions été sous l’eau. J’avais eu dans l’eau froide comme une sensation de chaud dont j’ignorais la cause. Je crois que je serais resté sous l’eau plus longtemps. Cela avait recommencé deux ou trois fois avec tes longues jambes autour des miennes. Nous avions traversé la rivière et tu avais fait tous les efforts nécessaires pour ne pas arriver la première car tu étais plus grande que moi et plus âgée aussi.
Sur l’autre rive, tu m’avais dit que j’avais des points noirs sur le visage et qu’il fallait les faire sortir pour plaire aux filles. Je m’étais approché de toi, presque au bord de tes lèvres et si près de tes yeux que je voyais deux boules blanches colorées au milieu comme des billes dans la cour de l’école. Ma tête remuait au rythme de ta respiration, sauf au moment précis, où de tes deux doigts, tu pressais ma peau et me montrais victorieuse ces beaux trophées. A la fin tu m’avais dit :
- Voilà, tu es beau comme un sou neuf !
Nous étions repartis vers la gare main dans la main. Sur le quai, nous avions pris deux glaces à la vanille. Tu étais assise en face de moi, tes jambes entre les miennes. Dans l’autorail, tu étais restée debout devant la fenêtre et tu t’étais retournée vers moi en posant ta main sur ma tête comme si j’étais un enfant.
Depuis la maison de tes grands-parents, nous nous étions promenés plusieurs fois vers la gare et quand à la fin des vacances tu étais repartie chez toi par l’autorail, j’étais bizarre... maintenant je dirais que j’étais triste.
J’avais trouvé à l’épicerie une carte postale avec l’autorail en gare et je l’avais gardée dans ma chambre jusqu’aux vacances suivantes, jusqu’à ce jour où ton grand-père m’avait dit que tu étais partie en voyage en Espagne avec ton ami.

Alors, devant la maison de tes grands-parents, je me suis assis sur le trottoir et j’ai pleuré.











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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Mer 31 Jan - 6:02

L'historiette du jour...
Si l'amour est un fardeau de Mome

Vous m’avez désirée ; vous m’avez attendue. Vous m’avez adulée.
Et puis vous m’avez rejetée.
D’aussi loin qu’il me souvienne, j’ai rayonné de votre amour. Vous étiez mon soleil absolu. Tout me venait de vous : la lumière où je baignais, la chaleur qui m’enveloppait. Moi, j’étais votre petite étoile.
Vous m’avez tout appris.

Lire la suite de l'historiette:
Vous étiez une musicienne brillante. La musique serait notre grande aventure. C’est sur vos genoux que j’ai commencé mes premières gammes. J’ai joué ma première comptine avant de marcher.

Mais vous étiez aussi une astrophysicienne de grand renom. J’ai grandi entouré des ouvrages de Kepler, de Newton, d’Herschel. C’est dans leurs œuvres que j’ai appris à lire.

Le soir, pour m’endormir, vous me racontiez le ciel. Pour moi, pas de Blanche-Neige ni de Prince Charmant ; pas de fées ni de sorcières. Je pleurais sur les Géantes Rouges en train de mourir au bord de l’infini. Je jubilais au récit des collisions d’étoiles d’où jaillissaient de grands feux d’artifice. J’attendais avec ferveur le passage de la comète de Halley qui ne reviendrait jamais. L’univers en expansion m’effrayait : il fut mon Grand Méchant Loup.

J’ai tout fait pour vous agréer. Je n’avais pas quatre ans quand j’ai compris que vous méprisiez mon père – oh ! un mépris subtil, presque élégant, mais incontestable. Alors, je me suis raidie dans ses bras rassurants, j’ai pris de la distance avec ses grands éclats de joie et de rire. Je le sacrifiai sans regret à votre amour.

Chaque dimanche, nous rejoignions auprès de votre grand-mère, vos trois frères et leurs familles nombreuses – ces portées de petits gorets roses et braillards –, ainsi que vous les nommiez. Moi, je répétais « La Danse de la Fée Dragée » de Tchaïkovski sur le grand piano du salon, jusqu’à en avoir le bout des doigts irrités.

Une seule fois, je cédai à la douceur de ma grande cousine Adélaïde. Elle m’avait installée sur une balançoire et je frémissais de délices sous ses élans. Vous m’avez laissé jouer tout l’après-midi. Au retour, vous avez demandé :
— Hortense, tu veux donc ressembler à ces petits gorets irritants ?
— Oh ! Non, maman, à vous !
C’était à vous seule que je voulais ressembler. Je pris donc de la distance avec Adélaïde.

Les dimanches de pluie, les enfants demeuraient dans le grand salon, à colorier de beaux albums lumineux tandis que je m’attelais au grand piano. J’y restais des heures, volant sur les touches, enivrée de votre bonheur.

Grand-Nanie Lou m’offrit pour mes cinq ans un superbe coffret de crayons pastel et ce dimanche-là, après avoir soufflé mes cinq bougies sous les applaudissements familiaux, j’ai colorié un immense arc-en-ciel, avec ravissement. Toutes les couleurs y sont passées, l’une après l’autre. C’était une délicieuse découverte.

Avant notre départ, vous avez proposé que j’interprète : « La Toupie » de Bizet et tandis que vous m’installiez sur le tabouret, vous m’avez rappelé avec une moue amusée :
— Tu te souviens, Hortense, que Mozart a composé ses premières œuvres à quatre ans ?

Ce soir-là, j’abandonnai ma boite de pastel. Le dimanche suivant, nous avons trouvé mon éclatant arc-en-ciel, encadré parmi les dessins des cousins. Vous avez désavoué : « C’est d’une vulgarité consternante » !

Alors vous avez commencé à poser vos jalons dans ma vie : « Vulgaire. Futile. Ordinaire. »
Courir en criant comme les cousins était vulgaire. Colorier des albums était futile. Tutoyer sa mère était ordinaire.

Ordinaire était l’écueil le plus redoutable. Les livres illustrés étaient ordinaires ; se coucher tôt était ordinaire ; apprendre en classe avec les autres enfants était ordinaire.

Pour mes sept ans, vous m’avez offert une lunette astronomique et vous m’avez donné la lune à apprivoiser. J’aimais cette grosse boule rassurante et familière. Et puis vous avez braqué la lunette plus loin. La lune qui m’avait accueillie, ne fut plus un refuge, juste une ridicule petite balle, froide.

En astrophysique, vous étiez si brillante ! Vous me montriez la voie, il vous plaisait que je reste dans votre sillage. Par contre, en musique, vous attendiez tout de moi. Il fallait que je vous dépasse. Vous étiez talentueuse, je serais virtuose. J’étais votre étoile : je serais votre apothéose !

A neuf ans, vous m’avez présentée à mon premier concours de conservatoire. Je conquis le public et le jury.

C’était mon premier prix. Vous rayonniez et votre amour m’illuminait. D’autres prix suivirent. Je promettais. Ma lumière s’approchait de la vôtre. Jusqu’à mes quinze ans.

Cette année-là, je fus la seconde au grand prix du conservatoire.

Je souffrais de votre déception mais je ne me renonçai pas. J’allais vous montrer que je savais ce qu’il faut d’efforts pour se relever de l’échec. Mais déjà, pour vous, c’était trop tard. Le surlendemain, vous avez refermé le piano sur mes doigts : avec une fermeté sans violence mais sans espoir.
« C’est fini, petite Nébuleuse. »

A dater de ce jour-là vous m’avez appelée : Nébuleuse. Je venais de m’éteindre. Je ne vous renverrai jamais la lumière.

Alors, ma chute s’est précipitée. Vous avez repris contact avec l’observatoire d’Alma au Chili puis vous m’avez inscrite au lycée. Devant la porte du directeur, vous m’avez dit :
— Et, ne me vouvoie plus, ça pourrait paraître prétentieux.

Puis vous êtes retournée à vos études, là-haut, sur le plateau des Andes et vous m’avez abandonnée à mon père.

Aujourd’hui je fête mes quarante ans. Une fois encore, vous vous êtes dérobée.
Tous les cousins et les cousines étaient là, avec de nouvelles portées de porcelets roses et émouvants.
Pas moi.
Moi, je suis restée seule.

Votre amour qui m’avait élevée, puis magnifiée, votre amour m’a écrasée. Je suis irradiée : je n’ai jamais aimé personne que vous.

Maman, vous aviez raison, j’étais, – je suis – une étoile. Morte !

Une étoile dont le cœur s’est effondré le jour de ses quinze ans.

Un trou noir. A cause de votre amour.










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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Jeu 1 Fév - 6:40

L'historiette du jour :
Nauplie de Lili

Athènes transpire. Athènes suinte, de vendeurs de rues, d'olives aux herbes, de ruines majestueuses et d'odeurs ensoleillées. Athènes a trop chaud et sur ses innombrables balcons en ferraille comme des petites lucarnes vitales, chacun cherche plus haut, une bulle d'air, l'oxygène d'ambroisie.
On se réfugie dans les musées, essorés comme des aventuriers, où l'on découvre l'art grec, de la poterie aux colossales statues, et on se demande encore comment l'inspiration a fait pour enivrer leurs esprits et façonner leurs mains.

Lire la suite de l'historiette:
Athènes, c'est aussi le détail, mille herbes folles qui se dandinent, des coquelicots insolents qui caressent les statues courbées. Rien n'est complètement linéaire ici, et des chemins se créent d'eux-mêmes pour chatouiller la logique des paysagistes.

On ne quitte jamais vraiment Athènes, elle demeure dans nos vêtements dans cette odeur particulière mêlée de terre, de pierres chaudes, celle de l'essence du voyage.

Une fois quittée définitivement, s'étale la route pleine de promesses, un diapositive d'images bousculées, de couleurs inconnues et d'atmosphères picturales.

La côte nous suit, nous surprend entre deux falaises avec son miroir bleu azur et des champs d'oliviers, vert de gris, comme des arbres glacés s'étalent et répondent aux orangers alignés, comme des petits paradis parsemés sur la route tels des mirages, des cartes postales égarées.

Quand la route s'arrête, c'est le soir qui tombe. La ville de Nauplie (Nafplio) ne se délivre pas tout de suite, elle est comme une femme, dévoilant mille visages selon la lumière. Elle se découvre dans plusieurs circonstances et se dévoile le soir, entre deux bougies.

Nauplie, c'est toutes ces ruelles en quinconce, un labyrinthe majestueux ponctué de bougainvilliers. C'est la ville de la dimension, avec des escaliers qui permettent tantôt de toucher les nuages, protégés dans une forteresse antique ou tantôt de s'inviter sur les quais où l'on s'enfonce les pieds dans l'eau.

Au baiser du soir qui tombe, on s'étouffera du vent tiède qui fouette le visage, devant une mer brillante pointée de bouées multicolores comme si les déesses grecques avaient perdu leurs perles des cieux.

Le soir, on s'assoit à une table devant la foule qui danse sur la grande place. Les rues poudrées de lampions, Nauplie se transforme en un carnaval de silhouettes dans lesquelles aisément, nous nous fondons, errants et ivres, embarqués dans le rêve.











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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Ven 2 Fév - 6:26

L'historiette du jour :
L'heure des timides de Mr Zag

Arriver en retard à une soirée, c’est comme arriver à l’heure accompagné de Guy Georges. Dans les deux cas, les gens s’arrêtent de parler et me défigurent comme un psychopathe qui vient d’emballer les membres d’un gamin dans un sac poubelle. C’est vrai que je ne suis pas ponctuel, mais de là à jouer au Mikado avec des bouts de gosse...
La valeur de la bouteille de vin rouge que je tiens dans la main droite me donnera soit le statut de winner séduisant soit de crevard s’incrustant comme un parasite dans un appartement pour picoler à moindre frais.

Lire la suite de l'historiette:
J’ai trouvé un bon compromis. Acheter une piquette estampillée « vin issu de l’agriculture biologique ». De cette façon je rallie les soiffards tremblant de 18 heures qui boivent du pinard comme du sirop contre la toux mais aussi les bobos-écolos en école d’archi à qui je ferai croire que je connais la provenance de ce « vin fruité, harmonieux, équilibré. Un vin tramé, fin et savoureux avec une belle fraîcheur. 80% de Merlot et 20% de Cabernet Franc. Vendanges manuelles tri grain à grain. Vinification traditionnelle, en cuves béton. Levures indigènes. Soufre minimum. Maîtrise des températures. Filtration si besoin ».

Dans la vraie vie, celle où je suis devant le rayon spiritueux, les mains dans les poches à me gratter les litchis, j’ai pris la bouteille en face de moi, celle avec une étiquette marrante. Bravo au responsable marketing qui a bossé pendant plus d’un an pour nous sortir une étiquette avec un hipster barbu faisant du vélo en fumant la pipe.

N’ayant que très peu de monnaie sur moi, j’aurais dû contracter un prêt à la consommation avec Cofidis pour me permettre de prendre un paquet de chips de pommes de terre vitelotte cuites au chaudron, salées au sel de Guérande ou le grand luxe : un pack de bières artisanales fabriquées dans une micro-brasserie par un ancien trader passionné de houblon.

En sortant de cet antre du patchouli et du rutabaga, je croise un jeune au regard perdu qui fait la manche. Sur son écriteau, je peux lire qu’il est syrien et qu’il a faim. Je repense à l’annonce accrochée au-dessus de la caisse que j’ai lue en diagonale : « Vous vous sentez fatigué, stressé, encrassé ? Une année difficile ? Osez une semaine de jeûne. Cette pause digestive salutaire est la meilleure façon de drainer efficacement le corps, c'est aussi un bon moyen de prendre du recul et de la sérénité, un ressourcement complet, une énergie retrouvée et un bien-être garanti pour repartir du bon pied. Tarif 1110 euros TTC par semaine, logement compris. »

Sérieusement. 1110 euros pour boire du thé et marcher 20 bornes en forêt. Ça fait cher le régime et le lavement rectal.

Je ne connais pas grand monde dans ce petit salon plein à craquer. Invité par un pote d’un pote qui connaît un mec qui fait de la gratte avec la sœur de son cousin qui est en fac d’art pla. Les clopes tournent comme des moulins même si la consigne était de fumer sur le balcon, qui risque de s’effondrer à chaque instant sous le poids d’une dizaine de mecs qui hurlent pour inviter la voisine d’en face qui promène son chien.

Et puis arrive le moment inévitable de la discussion. Raconter sa vie. Ses études. Son dernier concert. Le nom du chat. Son orientation sexuelle. Son âge. L’année de son dépucelage. Son salaire annuel. Son poids. La taille de son appart.

J’ai l’impression d’être à un speed-dating alcoolisé, un site de rencontre où les avatars parlent, une plate-forme de téléchargement. Ma bouche crache des réponses stéréotypées faites de relances automatiques pour que mon interlocuteur se sente sublimé. Parler pour ne rien dire, voilà une expression qui prend tout son sens en face de cette blonde tatouée qui me raconte ses déboires au boulot. Pourquoi les paumés, les écorchés, viennent à moi comme des abeilles sur du miel pour déverser leurs peines, leurs frustrations, en me criant à l’oreille à cause de la musique trop forte et d’une dizaine de mojito bien dosés ? Winnie l'ourson aimerait juste boire sa bière.

Demain je ne me rappellerai de rien ou de pas grand-chose. La nuit avancera avec son lot de vomis, de premiers baisers et de tâches de cendre sur le canapé. Arrivera l’heure des timides. Celle où les plus jolies filles sont déjà dans les bras des plus entreprenants, où les silencieux ivres deviennent bavards, où les transparents brillent sur la piste de danse et où les rêveurs marchent seuls dans les rues endormies.











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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Sam 3 Fév - 7:06

L'historiette du jour :
Le chat et la vieille de Patricia Rousseau

Les pattes tricotent le moelleux du lainage.
Le chat la fixe de son regard empreint de mille ans de compassion.
Le chat sent qu’elle s’en va la vieille, elle a pris l’odeur de la tristesse, l’odeur de de la résignation et de l’abandon.
Elle a l’œil qui suinte la vieille, larme arrêtée à mi-course entre l’iris devenu pâle et vide et le sillon des rides.
Elle souffre, cette pauvre vieille, elle qu’il a connue vive et joyeuse.

Lire la suite de l'historiette:
Le chat se rappelle du jour où il est arrivé dans la maison. Il avait été choisi parmi une portée de quatre autres chatons. Ce sont ses poils dans ses oreilles qui l’avaient séduite, se plaisait à conter la vieille quand elle avait encore du rire et de la malice.
Le chat s’était retrouvé lové dans les bras encore chauds et vibrants. Ça avait tout de suite été une belle histoire entre eux, une histoire de câlins et de douceurs. Car elle en avait à donner, la vieille, de la tendresse soyeuse tissée de gestes doux et de mots susurrés dans un velouté de voix.
Le chat s’était installé dans la maison.
Et puis, un jour, la vieille qui ne l’était pas encore, s’était mise à ruisseler. Le chat ne comprenait pas d’où venaient ces torrents d’eau salée. Elle sanglotait bruyamment et reniflait la morve qui débordait.
Et de ce jour, elle l’était devenue, vieille.
Elle s’était fripée petit à petit, rabougrie, l’éclat s’en était allée ne laissant qu’un visage terne.
Le chat la voyait diminuer chaque jour un peu plus.
Il observa ce phénomène étrange avec curiosité d’abord, puis avec peur.
Et c’est quand elle s’est figée avec la larme arrêtée au coin de l’œil, qu’il a compris.
Alors, il s’est approché à pattes de velours, s’est mis à ronronner en mettant dans ce son particulier toute la tendresse qu’il a pour elle. Il veut qu’elle parte le cœur pansé de ces blessures qui l’ont tuée.
Le chat se blottit contre, tout contre le visage de la vieille. Il le recouvre peu à peu de son corps doux et chaud, sans cesser de ronronner.
Elle, elle sait et elle accepte.
Et là, il recueille son dernier souffle qui rejoint dans leurs regards étreints les mille ans de compassion.

La larme à l'oeil n'est pas loin, belle histoire mais triste










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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Dim 4 Fév - 9:07

L'historiette du jour :
Une vie quelconque de Rouletabille

Elle était assise sur un banc dans un jardin public et regardait des enfants qui jouaient. Elle aimait flâner en sortant de son travail, elle avait le temps, personne ne l’attendait. Devant elle s’étalait une longue soirée solitaire, elle pouvait rêver à sa guise. Elle songeait que toute sa vie était à l’image de cette soirée, de sa journée. Les occupations avaient été différentes mais le fond restait le même. Petite déjà, elle aimait regarder. Elle se mêlait aux autres enfants mais pour mieux les observer. « Elle faisait comme eux ». Ses études se déroulèrent sans accroc, elle faisait comme disaient les professeurs et ça marchait. Elle eut son bac avec mention passable, fit deux ans de droit et se fit embaucher à la mairie de Poissy comme agent administratif. Depuis elle était agent administratif hors classe à la mairie de Poissy.
Elle en avait vu passer des collègues ! Ils ne restaient pas longtemps, cette mairie n’était qu’un tremplin pour leur carrière prometteuse. Elle, au contraire, était heureuse de retrouver chaque matin le même bureau.

Lire la suite de l'historiette:
Tout en faisant bien le travail que lui donnait le chef de service, elle observait ses collègues. Elle les voyait s’affairer ou bien s’ennuyer, rire ou pleurer, elle les entendait louer ou calomnier. Elle les écoutait raconter leur vie qu’elle trouvait passionnante, elle demandait des détails, posait des questions. Sa terreur était qu’on lui dise « et toi qu’est ce que tu nous racontes de beau ! » ou « parle moi de toi », elle n’avait rien à dire ! Heureusement, un simple haussement d’épaules leur suffisait, ils étaient suffisamment égocentriques pour ne pas chercher plus loin et repartir sur leurs histoires.
Et ce soir là, elle avait dans sa tête mille vies mais pas la sienne. Elle se disait qu’à la place de Thérèse, elle aurait plaqué Paul, que comme Jacqueline elle aurait mis sa mère en maison de retraite, qu’elle-même prendrait sa retraite dans deux ans comme Françoise.

Un petit garçon s’approcha d’elle :
— T’es qui toi ?

Elle ne répondit pas mais le regarda intensément.
— Dis, t’es qui toi ?
Elle eût envie de le frapper, elle ne comprenait rien à cette violence qui déferlait soudain en elle, qui la submergeait, savait elle seulement qui elle était ! Elle parvint à se maîtriser
— Comment tu t’appelles petit ?
— Guillaume
— Et tu as quel âge ?
— 6 ans

6 ans !
Elle entendit les hurlements de sa mère « mais qu’est ce que tu es allée raconter ! Je t’avais dit que tu t’appelais Marianne Courmont, et d’abord, tu n’avais pas à parler à des inconnus, ils vont emmener ton père. Mais qu’est ce qu’on va devenir ? Mon Dieu mais peut on être aussi désobéissante, ils vont venir nous chercher. » Elle avait oublié cette scène et à présent tout lui revenait, le jardin public où elle jouait quand deux messieurs qui l’observaient depuis déjà un moment vinrent lui parler. Ils avaient l’air gentil et elle ne s’est pas méfiée. Ils lui ont demandé son nom, pourquoi elle était toute seule, elle leur a répondu qu’elle n’était pas seule, elle a pointé un doigt en direction de son père, ils se sont dirigés vers lui, et brusquement sa mère qui parlait avec des amies un peu plus loin a pris sa main pour l’emmener hors du jardin. Elles revinrent puis ce fût l’affolement dans la maison, la précipitation, vite, prendre les valises, fuir, fuir, ils n’avaient tous que ce mot à la bouche, et elle restait plantée là, terrorisée, personne ne faisait attention à elle, elle ne comprenait rien à ce qui se passait, elle savait seulement qu’un grand malheur était arrivé et qu’elle y était pour quelque chose. Sa mère l’entraîna dehors et la poussa dans la voiture. Son oncle démarra en trombe, sa tante était devant à coté de lui, derrière, sa mère et son frère. Le silence était lourd d’angoisse, insupportable, elle aurait voulu qu’on lui parle, qu’on la gronde à nouveau, qu’on la punisse, et il n’y aurait plus eu de faute.

Le petit garçon la regardait toujours, la tête penchée sur l’épaule.
— Comment tu t’appelles toi ?
— Judith.

Elle fondit en larmes, ça ne lui était pas arrivé depuis très longtemps et elle ne pouvait plus s’arrêter de pleurer. Elle avait l’impression de revenir de très loin et que 50 ans étaient passés en un instant.

— Pourquoi tu pleures ?
— Parce que j’ai perdu mon papa.

Elle lui raconta tout, doucement, avec application, sans omettre un détail, avec des mots qu’il pouvait comprendre, et tout se réorganisait au fur et à mesure dans sa tête. Elle ne se savait pas capable de parler aussi longtemps d’elle-même. Quand elle eût terminé, un grand calme se fit dans son corps. Le petit garçon l’avait écoutée gravement, sans l’interrompre :

— Tu racontes bien les histoires, j’aimerais bien que tu sois ma grand-mère.
— Vas vite retrouver ta maman, j’ai besoin de me reposer. Je te promets de revenir te voir dans ce jardin et de te raconter d’autres histoires.

Le petit garçon se haussa sur la pointe des pieds, mit ses bras autour de son cou et la serra très fort pour l’embrasser. Puis il s’éloigna en souriant.











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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Lun 5 Fév - 6:46

L'historiette du jour :
La bascule de Sibipa

Tout se passa comme s’il l’avait accepté. Il ne montra aucune émotion, sembla d’accord, esquissa même un sourire.
Elle, qui était tendue au début de la conversation, arrêta de lisser sa jupe d’une main nerveuse. La ride entre ses deux sourcils s’estompa puis disparut.
Il se rappelait leur vie ensemble. Dix ans qui avaient passé comme un seul jour.

Lire la suite de l'historiette:
Elle s’assit sur une chaise. Il resta debout, l’épaule appuyée contre le chambranle de la porte, signe de nonchalance pour elle, soutien indispensable pour lui.
Elle lui annonça qu’elle quitterait l’appartement à la fin du mois.
Il savait qu’elle ne partirait pas.
L’ascenseur était souvent en panne et l’escalier entre les étages était raide. Il lui fracturerait les vertèbres.
Elle baissa les yeux, un peu gênée de ne plus l’aimer.
Il pensait au moment idéal quand la minuterie s’arrêterait. Elle serait entre deux marches.
Lui juste derrière. Un croche-pied rapide. Mais ce n’était pas une mort assurée à cent pour cent. Elle pourrait survivre. Cette pensée lui était insupportable. Il laissa échapper un soupir.
Elle crut qu’il était triste à l’idée de la voir partir.
Finalement il lui donnerait une bonne poussée dans le dos, quand elle étendrait son linge sur le séchoir extérieur. Il était fixé à la fenêtre de la cuisine.
Elle avait cette habitude d’accrocher les gants de toilette tout au bout, en décollant les pieds au maximum du sol.
Il y aurait juste cet instant de déséquilibre qui lui serait profitable. Une aide à la bascule du septième étage.
Une mort brutale comme son annonce de le quitter.











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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Mar 6 Fév - 8:32

L'historiette du jour...
L'Adeline et l'an neuf de Jarrié

Plantés devant le petit écran, la Marinette et moi on a attendu que le carillon y aille de ses douze coups pour nous fendre d'un bisou avant de rejoindre une couche qui en dehors de quelques flatulences n'a plus entendu de chuchotements depuis belle lurette.

Lire la suite de l'historiette:
Mais attention c'est pas qu'il n'y ait pas de tendresse de l'un vers l'autre mais c'est comme pour le torrent d'à côté, nous avons eu nos cascades et nos crues débordantes, le temps a fait son travail d'érosion et les douleurs venant, les mots sont devenus plus rares et les moues plus nombreuses.

Le soir s'est passé comme toutes les années. A défaut de progéniture, on s'est compté deux.

Avant il y avait bien quelque voisinage à recevoir ou à visiter mais tous ceux-là ayant trouvé refuge au royaume des croix nous voilà comme deux couillons avec notre rôteuse et la pogne. Avant c'était le Saint-Genix avec les pralines dedans, mais avec nos ratiches vacillantes on a renoncé.

Le hameau s'est peu à peu vidé. On voit bien par moments quelque jeunesse rendant visite aux parents en été, mais là : rien.

J'ai laissé Marinette coincer, le temps d'allumer la cheminée et mettre la bouilloire voilà qu'il est pile huit heures.

Un coup de torche sur les yeux avant d'enfiler les binocles. Quelques tranches taillées dans la miche, la motte de beurre sortie du garde-manger et me voilà plantant le bigophone au centre de la table pour pas avoir à me lever à chaque dring-dring.
Les dring-drings y en aura pas des masses mais tradition se respecte.

D'abord jamais question d'appeler plus jeune que soi, et pour trouver plus ancien que nous, faut se gratter la tête, y a plus qu'à attendre.
La patronne à mis la tambouille en chantier ; midi arrive ; toujours rien sauf un rayon de soleil, c'est toujours ça.

L'an passé l'Adrien, mon neveu, est bien venu avec sa Rosalie mais avec la malheureuse parole de Marinette qui leur a fait comprendre que si on avait pas quatre sous et quatre murs on les aurait pas vu ; ça m'étonnerait qu'ils se pointent.

J'hasarderais bien mes sabots au dehors mais je crains de tomber sur un pélandron qui se croira obligé de déblatérer ses gna-gna-gnas avec au fond de sa tronche l'idée que je crève avant lui : pas question de lui en vouloir, de mon côté c'est pareil.
La neige reprend de la consistance, autant retrouver la cheminée avant de prendre une bûche plus dure que celle de Noël.
On a pris six minutes le soir c'est bon pour le moral qu'ils disent, mais moi j'en ai rien à foutre, la nuit arrive et toujours rien.

Sept heures trente du soir, on trempait la soupe quand, stupéfaction, le bigophone y va de son dring-dring : on est là à se demander qui décrochera le premier.

— C'est l'Adeline, alors mes salauds je veux pas finir la journée sans vous rappeler que de nous trois c'est moi l'aînée, d'un mois peut-être mais c'est comme ça. Alors j'en profite pour vous dire ce que j'ai sur le cœur. D'abord toi, Marinette, dis-toi que je t'en veux plus de m'avoir soulevé ton corniaud de Jules, moi j'en ai un à la maison et je le vide tous les jours mais toi tu le gardes même quand il est bien plein, on verra l'an prochain si vous avez retrouvé un semblant de politesse. En attendant chacun chez soi.
On est resté comme deux couillons et passé le manger il a bien fallu la bouteille de génépi pour reprendre nos esprits, sûr quand côté principe, on est pris en défaut on a pas l'air malin.
C'est à quatre pattes qu'on a retrouvé la couche et je sais pas pourquoi, on est parti d'un fou rire à pas pouvoir s'arrêter grâce à cette garce d'Adeline, et c'est main dans la main qu'on a plongé dans la tendresse.
Allez, bonne année à vous.










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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Mer 7 Fév - 7:33

L'historiette du jour :
Fratricide de Mortimer DC

Il est là, devant moi, le grand type au crâne dégarni, la brute aux mains puissantes, celui qui a assassiné ma sœur. Il me regarde, impassible, malgré le revolver que je serre dans ma main.

Lire la suite de l'historiette:
Il est venu à l’enterrement de notre père, réclamer son dû, l’héritage que lui, le bâtard, revendiquait. Ma sœur voulait discuter, elle voulait comprendre. « Nous sommes ensemble maintenant, réunis par sa mort. Nous pouvons essayer de rattraper le temps perdu, partager, apprendre à nous connaître ! » De bien belles paroles. Mais il voulait tout, sans partage. Il réclamait son dû pour trente ans sans amour. Elle a parlé et parlé encore, l’insolente, la préférée. Alors il l’a tuée.

Maintenant il est là, devant moi. On dirait qu’il sourit. Je serre la crosse froide, mon doigt cherche la détente. Il bouge à peine. Quand je brandis mon arme devant son visage, il brandit la sienne au même instant, à quelques centimètres de mon front. Je le regarde, sans ciller. Et je tire. Le miroir se brise et j’éclate de rire.
boudiou... elle est courte aujourd'hui










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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Jeu 8 Fév - 6:53

L'historiette du jour :
Monsieur le président, je ne veux pas la faire de Diorite

Cette tranchée qui court dans les champs, je suis un de ceux qui l’on creusée. Au mois de juin, c’était l’été, nous avons retourné la terre, déraciné l’herbe et les fleurs, creusé encore plus profond pour circuler au dessous du niveau du sol en files invisibles. Nous avons emménagé, en creusant encore un peu, des alcôves le long des tranchées, des petits logis humides recouverts de toits de troncs d’arbres, au sol recouvert d’herbes sèches, des tabourets de bois posés dessus, la radio de campagne accrochée à un pieu de bois enfoncé dans la paroi d’argile et de là le fil qui s’en va vers le poste de commandement en suivant la tranchée qui n’en finit pas.

Lire la suite de l'historiette:
La guerre avait mal commencé. Tant de jeunes soldats aux pantalons garance et aux galons rouges étaient tombés les premiers jours de la guerre dans la mitraille en partant à l’assaut bêtement en terrain découvert que l’état major avait décidé de nous enterrer.
Les autres avaient fait pareil. Quand le vent portait, nos entendions leurs bruits de pioche et les mots incompréhensibles qu’ils se disaient. Cette double rangée de tranchée, c’est le front. Immobile.
Immobiles nous aussi, dans l’attente d’un ordre pour sortir au grand jour, éblouis par le soleil, courir vers l’ennemi, s’emparer de ses tranchées, tuer ses occupants, au fusil, pistolet, baïonnette et s’installer chez lui... Les guerres se gagnent, mètres par mètres, tranchées par tranchées ont expliqué les chefs.
Ce soir, il fait froid, il a plu, je patauge dans l’eau, lui aussi, là bas, celui que je dois tuer, à moins que ce soit lui qui le fasse, il fait nuit noire. Je veille. Que faisons-nous là, enterrés comme des taupes, loin de la vie humaine, de notre petit écheveau d’existence, de notre famille, nos amours, déguisés en soldats dans cette tragédie inutile ? Je sais bien qu’après cette guerre les ennemis d’hier s’embrasseront, reconstruiront le monde déchiré et oublieront les morts inutiles dont je serai, probablement. Les animaux se combattent, mais ce sont des combats individuels, des affrontements de hordes, l’homme, lui, avec son intelligence, décide de massacres sans fin, sans raison, sans limites. Mais bon dieu, pourquoi ne pas arrêter tout ça. Comment est-il possible de décider de poursuivre, de prolonger, de justifier une pareille chose ? Pourquoi les églises ne se lèvent-elles pas pour arrêter ces tueries de masse, ordonner qu’on ferme ces abattoirs de campagne où tombent les hommes, les milliers, les dizaines de milliers d’hommes. Pour rien. On ne les mange pas, les hommes, alors, pourquoi ?
En face ce sont des hommes comme moi, obligés de quitter leur maisons, leurs familles, dressés pour me tuer, sans savoir pourquoi. Tout ça, c’est bien beau, mais si j’en rencontre un, si je ne l’embroche pas, c’est lui qui le fera. Voila le cœur du problème ; je me trouve face a face avec un jeune homme aux traits d’enfants, engoncé dans son habit de tueur de trachées, d’escaladeur de talus, de sauteur de barbelés, ce matin, il s’est rasé, sa peau est claire, il a bu son café avec deux sucres peut être, il a écrit à sa fiancée, il a collé l’enveloppe avec sa salive, il a plaisanté pour ne plus penser avec d’autres comme lui, entassés dans la tranchée, il a sauté sur le talus après avoir bu une rasade d’alcool, il a couru, en hurlant de peur, pour me faire peur, il a sauté dans ma tranchée, et maintenant il est perdu, avancer, occuper, tuer, ses yeux bleus scintillent de terreur, nous sommes face à face, lui, c’est l’allemand, mon frère de là bas, moi je suis le français qu’il doit tuer, dans ses yeux passent des nuages, il hésite, moi aussi. Qui va tuer le premier, qui aura son nom glorieux gravé sur le monument, qui aura une citation à l’ordre de la nation ? Quelle nation, mon frère affolé ? Tu as peur de mourir, tu as peur de tuer, l’alcool te grise un peu, mais devant toi, tu as la vie, ton double qui te regarde. Si tu l’effaces des vivants, tu ne t’en remettras jamais, on t’oblige à être un animal pour défendre tu ne sais quoi. Non et non, tu ne tueras pas. Tu rêves un instant à un déjeuner sur l’herbe où toi et lui chanteriez la même chanson. Les ordres fusent, les cris, les hurlements, le souffle des bombes, le bruit sourd des corps qui tombent montent de toutes parts, même si tu vas mourir à sa place, tu ne le tueras pas, tu es un homme pas un chien, un loup, un animal. Et moi en face, j’ai bien perçu l’hésitation, j’ai vu vaciller ses yeux bleus, trembler ses mains. Je ne ferai rien, je ne le tuerai pas, tant pis si je meurs de ses mains...
Je n’ai pas eu à le tuer. L’adjudant l’a abattu dans le dos. Il m’a regardé méchamment et a poursuivi sa besogne, plus loin, le long de la tranchée qui n’en finit pas. Le silence est tombé, qui a gagné, qui a perdu, combien sont morts, allemands ou français dans cette tranchée, cette guerre du moyen âge ? J’attends, assis sur le tabouret, un blâme, une condamnation, une exécution. Je m’en fous, je préfère être tué pour avoir protégé la vie. A mes pieds, l’enfant allemand dort pour toujours. Dans le sang de sa poitrine baigne un paquet de lettres ficelées.











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Re: L'historiette du jour...

Message par Didou le Jeu 8 Fév - 7:01

bin dis donc elle n'est pas drôle l'historiette aujourd'hui








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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Jeu 8 Fév - 7:20

Je ne l'ai pas encore lu, pas eu le temps, je la lirai tout à l'heure,
catégorie drame et suspense, alors je me doute










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Re: L'historiette du jour...

Message par Didou le Jeu 8 Fév - 7:29

catégorie guerre








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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Jeu 8 Fév - 7:31

Un copain forumeur ailleurs, pense que c'est un récit qui fait référence à la guerre de 14/18










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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Ven 9 Fév - 7:24

L'historiette du jour :
Vice versa de Francine

Les lumières tamisées ocrent les murs vides, les volets à claire-voie laissent entrevoir les fleurs de marronniers. La cour déserte somnole aux doux rayons du soleil de septembre.
La porte de la penderie largement ouverte, une douce odeur de lavande s’échappe du réduit. Sagement repassée, sur des cintres en bois, prête pour un défilée, toute une garde-robe me tend les bras. Nu face à ce spectacle, juché sur des escarpins, je tâte les matières fluides et soyeuses.

Lire la suite de l'historiette:
Face au miroir j’observe les traits de ce visage. Nez fin, le front large, les pupilles dorées sondent ce reflet. Un beau petit mec. Les filles s’agglutinent et ricanent bêtement quand je parcours le couloir du lycée pour prendre mes affaires dans mon casier.
Je baisse les yeux sur ce corps de jeune homme, le torse imberbe, le ventre plat ; puis descend le regard vers cet appendice qui pendouille entre mes cuisses. Je le prends à pleine main et le martyrise un peu.

Je regarde par la fenêtre de la Tour Rose la vie qui se promène sur les boulevards. Des hommes jeunes, vieux, déambulent tantôt à droite, tantôt à gauche. Les corps musculeux roulent sous les blousons. Les femmes sont pressées, jupe virevoltante, foulard au vent. Le soleil joue dans leur chevelure. Par mimétisme je caresse mes cheveux et glisse une boucle derrière l’oreille.

Seul dans la chambre, mon cerveau tangue et balance. Je m’allonge sur ce grand lit blanc, les yeux fixant le plafond. J’attends. Une boule d’angoisse me serre la gorge. Puis un immense espoir me submerge. Mes yeux pleurent, mon cœur sourit. J’ai peur. J’ai hâte. J’ai peur.

La honte n’existe plus. Je ris fort et haut d’un son cristallin, pur comme un torrent de glacier. Ma poitrine se soulève et hoquette nerveusement. Je suis sûre de moi. J’ai confiance. Les nappes immaculées attendent les invités. A ce colloque d’anciens élèves je vais faire sensation !
Mon cou de cygne majestueux s’incline légèrement, mon buste avenant s’empourpre quand je pense à ces jeunes années...

Le lit est froid. La lumière crue. Je suis impatient. Le cathéter sur ma main droite est le premier bijou de ma nouvelle essence. Ma langue est râpeuse, ma gorge sèche. Je jette un coup d’œil à la penderie pour m’assurer de ne pas rêver.

A l’angle de la pièce une psyché me renvoie l’image d’une femme belle et bien proportionnée. Mes mains caressent cette peau douce et ferme. Le tissu moiré de mon sarong jette un feu d’artifice comme mille petits éclats de rubis.
J’entends des bruits indistincts, les portes de l’ascenseur, des pas dans le corridor...

L’infirmière entre dans la chambre, elle me sourit. D’un geste professionnel elle vérifie le somnifère que l’on m’injecte dans les veines. Mon sang sera-t-il le même ou aura-t-il changé lui-aussi ?
Je pars vers l’inconnu. Vers mon destin. Vers ma vraie vie.

Déjà les premiers invités s’approprient les lieux. Souvent en couple, ils hésitent, se saluent, s’interpellent. Des groupes se forment. Le son monte. Les verres passent de mains en mains. Tout n’est qu’éclats et glapissements. Certains se reconnaissent comme s’ils s’étaient quittés la veille. D’autres se dévisagent, timides, mal à l’aise. Tous semblent chercher qui et où. Mon dieu, mais c’est bien lui, enfin « elle »...

Les couloirs se défilent. Mes paupières sont lourdes. Les ténèbres envahissent l’espace. Déjà je ne ressens plus rien. Dans mon cocon ouaté les bruits s’assourdissent en musique lente. Le brancard roule comme une île flottante. Je suis bien. Je ne pense à rien. Si peut-être au loin à un idéal avec deux petits seins dressés sous le corsage et le ventre tiède assoiffé de désir...
Des portes battantes. Le noir. L’oubli.

Je les vois tous réunis dans cette salle de restaurant. Ils n’ont pas changés. Hâbleurs, séducteurs virils. Grandes gueules et costards croisés !
Ils me regardent. Ils me voient enfin !
Je les observe. Ils me dévisagent. Je devine d’avance qui aura le regard dur et qui me fera un clin d’œil.
J’ai attendu ce moment si longtemps !
D’un léger mouvement d’épaule, je m’apprête à m’avancer. Une mèche de cheveux vivement rejetée vers l’arrière d’un coup de tête. Je lance un regard circulaire, souris. Je me racle la gorge, lève mon verre et déclare :
« Je suis heureuse de vous accueillir ! »











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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Sam 10 Fév - 7:39

L'historiette du jour :
Coeur d'Erable de Christina Morian

Texte inspiré de la saga "La Guerre des Clans" d'Herin Hunter. Voici l'histoire de Coeur d'Erable, un chat pas vraiment comme les autres.
Son cœur battait à toute vitesse. Il se tapit parmi les feuilles qui jonchaient le sol meuble. Sans oublier de lever sa queue afin qu’elle n’effleure pas le sol, il s’avança en rampant, attendant le bon moment pour se mettre à découvert. Le rongeur avait tourné la tête, il était temps. Il sauta et bloqua la proie entre ses pattes avant de l’achever à l’aide de ses griffes. Fier de sa prise, il se retourna et repartit vers le camp. Avant d’arriver dans la clairière qui entourait le refuge de son clan, il repéra une forte odeur de peur près de lui. Il lâcha le cadavre de la petite bête et l’enterra, puis suivit la piste fraîche.

Lire la suite de l'historiette:
Le jeune guerrier arriva le long d’un petit sentier. Mais il n’était pas formé de terre. Ses pattes trempaient un liquide poisseux et rouge : une mare de sang. Paniqué, il se retourna, voulant sortir de cet enfer, mais il ne parvenait pas à se détacher de cette masse gluante. Alors qu’il se démenait pour s’enfuir, il tomba sur le cadavre d’un chat à moitié déchiqueté. Choqué, il ne parvint même pas à le reconnaître tellement son corps était abîmé. Tout ce qu’il put voir, c’est un poil aussi roux que le sien. Cette seule touffe lui permit de savoir que c’était lui-même qu’il regardait.

Cœur d’Erable se releva essoufflé et inquiet, l’esprit tourmenté par ce cauchemar affreux. Il n’avait jamais rêvé de sa mort. Pourtant, cela faisait désormais vingt lunes qu’il était guerrier du clan du Sable, et fier de l’être. Laissant ce mauvais rêve de côté, il fît une toilette complète et alla se servir dans la réserve de gibier. Une souris dodue, posée sur le côté, raviva en lui l’odeur poisseuse et le goût amer du sang dans sa bouche. Il prit donc une grive qu’il mangea goulûment.
Peu après, voyant qu’il n’avait été désigné pour aucune patrouille ou entraînement – il n’avait pas encore d’apprenti – il partit chasser afin de nourrir le clan, qui n’allait pas tarder à manquer de gibier avec la saison des feuilles mortes. Prévenant le meneur, il s’éclipsa ensuite dans la forêt. Après avoir attrapé deux grives et un campagnol, il contourna une mare puis sentit une odeur étrange. Il pensa dès l’instant à son rêve terrible. C’était l’odeur de la peur.
Ce qui l’interloquait, c’est qu’après avoir senti son odeur, il avait vu son propre cadavre. Dans ce cas, il aurait dû lui-même être l’auteur de cette senteur infecte. Un peu rassuré, il se décida tout de même à aller voir ce qu’il en retournait. Avançant à pas de velours, il passa la tête entre deux buissons puis observa la scène. Un coup lui transperça le cœur : une petite boule de poils terrifiée était paralysée à terre par un énorme animal noir et blanc, le pire ennemi des chats. Un blaireau.
La victime était un apprenti de son clan. Sans attendre qu’il lui donne le coup de grâce, il se jeta sur la bête, griffes et dents dehors. Bien sûr, il savait qu’entrer seul dans une lutte contre un de ces monstres était de la folie, mais il ne pouvait pas regarder le chaton mourir sans rien faire. Une bataille inégale s’engagea. Bien que Cœur d’Erable fût agile et rapide, le blaireau était quant à lui grand et fort. Le combat s’avérait donc inégal et malgré les coups portés à son assaillant, celui-ci ne faiblissait pas. Il lui semblait voir d’infimes traces rouges sur le poil sale de son adversaire, mais le temps était long, et le guerrier s’affaiblissait, prenant de plus en plus de coups, perdant de plus en plus de sang. Lors d’un court répit, il souffla à l’apprenti, toujours tétanisé par la peur, d’aller chercher de l’aide. La boule de poils n’hésita pas, s’enfuyant dans les bois. Après l’avoir vu détaler, il se tourna à nouveau vers l’imposante bête bicolore. Celle-ci profita de cette distraction pour lui porter un coup violent à la tête. Le guerrier se brisa comme une branche et tomba au sol.
L’ennemi, le croyant mort, tourna la tête, prêt à s’enfuir. Mais des cris et des miaulements résonnèrent au loin, et bientôt, toute une patrouille de près de dix chats, venant du clan du Sable, se présenta pour l’affronter. Les rôles fûrent inversés, et la bête apeurée fila vers les sous-bois, poursuivie par cinq guerriers qui lui griffaient l’arrière-train. Désormais, Cœur de Chêne voyait flou, bien qu’il ait assisté avec soulagement à l’arrivée du renfort espéré. Hélas, il se sentait partir. Lorsque les dix chats l’entourèrent, semblant inquiets, il revit son rêve. Il s’imagina, gisant dans son propre sang, mourant sans que personne ne puisse rien faire. Bientôt, il ferma les yeux. En lui, une lutte s’engagea, entre la mort et la vie, et son cœur, brûlé par les flammes de la douleur, peinait à se défendre contre l’ennemi le plus redoutable qui puisse exister. Un moment passa, quelques heures peut-être, avant qu’il sache que la lutte se terminait. Son cœur avait perdu. Il s’affolait, dans un orchestre de battements désordonnés, et les derniers mots qu’il pût entendre lui retirèrent ses dernières forces. C’était la guérisseuse, sa fille dont il était si fier, qui les prononça avec douleur et tristesse :
« Il ne s’en sortira pas. »
Il fût bien sûr accueilli par le clan des Etoiles avec respect et honneur, et il pût revoir des amis décédés. Cependant, une douleur poignante lui retira à jamais sa joie de vivre : il était mort bravement, mais sa fille lui manquait plus que sa propre vie.











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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Dim 11 Fév - 6:59

L'historiette du jour :
Elle me caresse le coeur avec la langue de Vincent Lahouze

Elle m’a dit, à l’oreille, (je t’offre mon cul pour le nouvel an), je l’ai trouvé tellement belle dans sa jupe en cuir, j’avais encore la bouche pleine, j’ai avalé de travers.
Elle m’a dit ça comme ça, en chuchotant à table, entre deux toasts au saumon, entre deux verres de champagne, le sol était poisseux, un invité avait encore renversé un verre. Son mari m’a jeté un regard, il m’a dit, (je te ressers à boire, tu ne reprends pas ta voiture, tu dors ici ce soir). Sous la table, il y avait la main de sa femme qui remontait le long de ma cuisse. Alors j’ai dit, (OK si vous voulez.) Pendant que le mari dansait avec la voisine, sa femme m’envoyait des textos, je voyais ses yeux bleu gris briller, il y avait ses doigts qui caressaient le clavier, j’attendais qu’elle fasse vibrer mon cœur. (J’ai envie de toi.)

Lire la suite de l'historiette:
Toujours le même message depuis des mois. Parfois elle rajoutait un petit smiley de diable, je lui envoyais une aubergine, elle ne comprenait pas, ça nous faisait rire comme des mômes de 20 ans. J’ai répondu, (dans 10 min, dans ta douche.) Elle s’est levée, sans bruit, superbe dans sa jupe en cuir moulée, elle avait un chemisier aussi rouge que ses pommettes. Mais j’ai vu ses doigts qui s’agitaient sur son écran tactile, (dans 10 min, dans ma bouche.) Elle a rajouté un smiley qui tire la langue, j’aimais bien son sens de la répartie à Marie-Christine, quand même. Son mari continuait de danser frénétiquement avec la voisine sur ce qui semblait être le tube de l’été, le pauvre était complètement à côté du tempo. La chanson disait Despacito, pourtant. Je me suis dit en le regardant que je préférais prendre le temps à contre-pied que prendre mon pied à contre-temps puis j’ai rejoint sa femme à l’étage.

Il était bientôt minuit, elle m’offrait son cul pour la nouvelle année, je me devais d’être à l’heure, pour une fois.

Allongée dans la baignoire, Marie-Christine me caresse la poitrine en reprenant son souffle. Elle me dit, (je crois que mon mari me trompe avec la voisine), je ne peux m’empêcher de sourire devant l’ironie cruelle de la situation.

Elle est belle quand elle jouit, même en plein silence. J’ai encore son goût légèrement acidulé sur mes lèvres. En bas, le décompte a commencé, j’entends son mari hurler, (10), je regarde Marie-Christine, je me souviens de notre rencontre, à la pause café, elle m’a demandé une cigarette, ça faisait longtemps que je ne fumais plus. Elle a la voix grave, elle laisse traîner quelques syllabes, c’est fascinaaant. (9) Marie-Christine et ses chemisiers, ses longues jupes, elle m’intrigue, elle me plaît, j’ai recommencé à fumer pour la croiser à la pause café. Un peu bourgeoise, un peu paysanne, elle a des manières de reine qui s’ignore. J’ai aimé Marie-Christine à son premier regard, un peu perdu, un peu de travers, elle louche un peu, ça donne du charme, je trouve, (8), elle se colle contre moi au fond de la baignoire, elle me dit, (t’es une belle personne, tu sais), je ne dis rien, non je ne le sais pas. Marie-Christine m’offre son corps, son cœur, son cul, mais elle ne me doit rien, elle ne sait pas que c’est son existence même qui est un cadeau, que sans elle, je ne suis rien. (7) En bas, l’année suivante arrive comme un train lancé à pleine vitesse. À force de la croiser devant la machine à café, à force de perdre mon regard dans les volutes de fumée et son décolleté, je lui ai demandé son numéro, un peu timidement, le rouge au front, elle m’a dit, (oui, tiens, on s’entend bien toi et moi) et j’ai senti mon cœur s’agrandir, un peu comme un hoquet permanent, (6), et de SMS en SMS, de conversations en conversations, Marie-Christine danse au bout de mes doigts, je danse contre les siens, nous avons le cœur qui bat entre les cuisses. (5) L’amour avec elle est différent des fantômes qui peuplaient mon lit, c’est le partage, c’est le jeu, c’est le Nous et non le Je, c’est quelque chose que nous ne connaissions pas, (4), parfois je pense à son mari, je ne pense pas qu’il soit stupide, c’est juste un homme, vautré dans ses privilèges, aveugle, parfois je pense à lui, mais jamais bien longtemps. (3) Marie-Christine est belle, elle me caresse le cœur avec la langue et chaque décharge électrique me rappelle que je vis à nouveau, qu’elle a rallumé les lumières, que je n’ai plus peur du noir, dans (2) secondes, 2018 fera sauter les bouchons de champagne, nous nous relevons, les cheveux en bataille, je dis, (il est temps de redescendre).

Marie-Christine me regarde, je regarde Marie-Christine, nous nous regardons dans le miroir de la salle de bain, il reste (une seconde), elle dit, (que nous sommes belles, quand même), je souris, on se serre dans les bras, elle me dit, (bonne année, Léa), en bas, la sono est poussée à fond.
Strange histoire... mais actuelle...











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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Lun 12 Fév - 6:54

L'historiette du jour :
Les trombidions de Pedrow

Le souffle court, nous arrivons au camp de base. Nous y voilà, au début du chemin, au rendez-vous avec nous mêmes. Il est 18 heures. Le soleil se dérobe et le froid effleure nos chairs tel un vampire. Le camp s’illumine. Les tentes sont des lampions, rouges, jaunes, oranges, abritant des ombres lentes et gauches. Nous nous enfermons dans la notre, montée par les mains calleuses d’un sherpa. Notre matériel prend la place de deux hommes, nous nous contenterons de celle d’un seul. Nos duvets sépareront nos corps, comme depuis une semaine et seules nos lèvres seront témoins de notre tendresse. Nos deux litres de thé ingurgités, nous nous endormons, bercés par la complainte du vent himalayen.

Lire la suite de l'historiette:
Il est 5 heures. Le concert des fermetures éclair sonne l’heure du réveil. Le camp bruisse. Les combinaisons se froissent, les crampons crissent, les mousquetons claquent. Les morts de soif de l’altitude partent s’abreuver sur les eaux immobiles du glacier du Khumbu.

Nous sommes harnachés. Nos membres sont engourdis par l’altitude, mais nos yeux bouffis sont captivés par cette étendue immaculée, déjà éclairée par les frontales des premières cordées. C’est à nous. Nos crampons écorchent les dernières langues de roche. Enfin, ils s’enfoncent dans la neige dure. Nous ne reculerons plus. Notre univers se réduit maintenant au halo éblouissant de nos lampes. Le glacier, encore figé par les températures glaciales, nous tolère. Parfois, le faisceau de lumière se dérobe : une crevasse. La glace bleutée est d’une beauté morbide.

Devant nous, deux néerlandais et une japonaise entreprennent la traversée de l’un de ces précipices. L’échelle métallique qui les sépare du vide grince sous leurs crampons, comme un ongle contre un tableau. C’est notre tour. Un simple mousqueton nous garantit la vie sauve. J’ose un regard dans le vide. La profondeur boit la lumière. Relever la tête, vite. Valentine me précède, cramponnée à la ligne de vie. J’ai le cœur qui danse dans la poitrine, partagé entre l’excitation et la terreur.

Le jour se lève. Un soleil clément vient chasser l’incertitude de la nuit. Le glacier se réveille. Il s’étire, grogne. Quelques blocs se désolidarisent dans un craquement monstrueux. Nous ne sommes plus les bienvenus. La réverbération est cruelle. Nos yeux clairs se retranchent derrières des verres sombres. La chaleur est intolérable. Ne pas s’exposer.

Enfin ! La face du Lhotse, le col. Nous quittons le glacier. Le camp I. Repos, sourire, baisers, thé, grognements du glacier, regard tendre vers le toit du monde. Rideau !

Nous sommes au camp IV. Valentine semble à toute épreuve. J’ai la cuisse gauche entaillée par l’une de ses chutes au départ du camp II. Ses crampons ont découpé ma chair lorsqu’elle a dérapé sur une plaque de glace. L’altitude empêche la cicatrisation. La plaie draine mon énergie. Valentine arrime ses yeux si clairs aux miens, comme pour me redonner du courage. Le sommet est si proche. Nous sommes blottis dans notre tente, encore. Le vent est toujours là, constant, agressif, dissuasif. Les parois de kevlar geignent. Nous ne céderons pas à ses coups de semonce.

Il est minuit. Nous enfilons nos combinaisons rouge sang. Impossible de distinguer l’homme de la femme. Nous changeons les bouteilles d’oxygène qui ont accompagné notre courte sieste. À la sortie de notre frêle cocon, la majesté de la voûte céleste nous gifle. Nos masques à oxygène vissés au visage, nous entamons la dernière étape vers le sommet de l’Everest. Nos pas sont lourds. Nos poumons souffrent dans l’air rare. Je suis exténué, ma cuisse me fait souffrir. Je poursuis, ahanant, m’épuisant pour alimenter mes poumons. Il se rapproche. Ma raison s’éloigne. Nous sommes deux fantômes, damnés de l’effort. Je ne suis que douleur. Je pleure. De Valentine, je ne vois que le pas régulier, ponctué par l’impact de son piolet dans la neige dense. Elle avance comme un trombidion sur une nappe blanche. Le vent nous gifle à travers nos capuches. Je ne sens ni mes pieds ni mes mains. Je m’enfonce jusqu’aux genoux. Nous sommes maintenant sur la crête avant le fameux « Hillary step ». Le vent cherche à balayer du côté tibétain. Nous nous arqueboutons sur nos piolets. Le ciel s’obscurcit. Nous avons compris. Avançons !

Le brouillard nous enveloppe. Je rattrape Valentine. Nos masques dissimulent nos émotions, nos voix s’écharpent dans le blizzard. Nous n’avons que nos bras engourdis et nos mains exsangues pour communiquer. Il est trop tard. Nous sommes prisonniers de la Death Zone. Trop hauts pour être secourus. Personne n’irait braver la colère de toit du monde. Nous n’avons que nous et nos bouteilles d’oxygènes vides aux deux tiers pour nous maintenir en vie. Assis, prêtant le dos au souffle glacial, nous nous en remettons à l’instinct de survie. Je la guette du coin de mon masque couvert de neige. Elle est frêle mais ne tremble pas. Le froid est polaire mais je ne le sens pas. Je suis enveloppé d’une douce chaleur. Un sourire se dessine sur mon visage. Je meurs ? J’étais si près, nous étions si forts. Je l’ai entraînée jusqu’ici. Valentine m’a suivi, a marché à mes côtés, m’a dépassé. Nous sommes si proches et pourtant aveugles, muets, paralysés par les éléments.

Je ne peux plus fermer les yeux. J’ai les paupières gelées. Je les vois arriver. Ils ne peuvent se précipiter, mais marchent d’un pas lent, précis jusqu’à nous. Une combinaison orange s’adresse probablement à moi. Je ne peux lui répondre. Je suis mort. Il s’éloigne et rejoint l’ombre bleue et l’ectoplasme vert pomme qui encadrent Valentine. Elle lève la main droite. Elle vit. Elle regarde vers moi, l’un des trois hommes secoue la tête. Je vois sa capuche s’affaisser. Épaulée, elle se relève. La colonne passe devant moi. Je lui adresse un regard immobile, ma bouche déchirée par les gerçures esquisse un sourire derrière la membrane de mon masque à oxygène. Le blizzard les avale... je suis seul.











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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Mar 13 Fév - 7:04

L'historiette du jour :
Les grands troupeaux de Ladune

Que faisait-elle, si loin des grands troupeaux ?
À cette heure, ses congénères étaient plutôt près du point d’eau ou rassemblées au milieu des terres arides, loin des bosquets. Le moutonnement de leurs dos mille fois répétés était le seul relief de ces vastes espaces. Plantées sur leurs quatre pattes, elles y semblaient à l’aise, leur instinct grégaire satisfait par cet accoudement gigantesque.

Lire la suite de l'historiette:
Mais elle, non. Dédaignant la protection du groupe, elle vivait en solitaire dans ces sous-bois clairsemés. Elle était là, paisible, baignant dans le soleil qui perçait les feuillages. Ces derniers s’éclaircissaient déjà, en cette fin d’octobre. Difficile pourtant de s’en attrister, car la chute des feuilles avait habillé le sol d’un tapis de feu magnifique. Le rouge et le jaune envahissaient comme un lierre cette terre enchantée.
John contemplait tout cela en silence. Et il la regardait, elle, avec une sorte de tendresse. Elle se fondait si bien dans la nature environnante, comme si elle y demeurait depuis des milliers d’années...
Mais soudain, un homme apparut entre les arbres. Il l’avait aperçue ! Il marchait à grands pas vers elle. Son uniforme annonçait qu’il était là pour remettre de l’ordre, pour s’assurer que chaque chose soit bien rangée à sa place.
John eut un frisson de colère quand l’intrus posa la main sur elle. Aussitôt, il courut à sa rencontre en lui criant de s’arrêter, de la laisser tranquille. L’homme écarquilla les yeux, stupéfait. Il ne semblait pas même réaliser ce qu’il était en train de briser. Simplement, il faisait son travail, il la ramenait vers ses congénères, point. Pourquoi devrait-elle être ailleurs ?
John eut envie de l’empoigner et de le secouer comme un prunier neurasthénique.
Il ne le fit pas. À la place, il prit une grande inspiration et lui demanda pourquoi il tenait tant à l’emmener, elle qui se contentait de vivre paisiblement à l’écart. L’homme baragouina un « Parce que » irrité et posa à nouveau la main sur elle pour l’entraîner. Cette fois, John le bloqua physiquement. Il le saisit par les deux épaules et le retourna de force. Plantant ses yeux dans les siens, il insista : se sentait-il menacé par sa position différente ? Pensait-il qu’elle empêcherait les autres de vivre comme bon leur semblait ? Avait-il internalisé et personnalisé l’idée qu’elle devait rester avec le groupe au point de ressentir cette déviance comme une insulte à sa propre personne ?
L’homme le regardait, de plus en plus incrédule. Son expression montrait clairement qu’il le prenait pour un fou. Ses yeux tombèrent sur elle, revinrent à John, retombèrent sur elle. Il semblait hésiter. Finalement, il haussa les épaules, tourna les talons et s’éloigna en marmonnant.
La partie était gagnée.
John se retourna vers sa protégée, qu’il effleura d’une caresse. Lui n’était pas venu la mettre au pas. Ce qu’il était venu faire, lui, c’était renouveler une alliance ancestrale entre leurs deux espèces. Elles vivaient en symbiose depuis tant d’années que la forme même de leurs corps s’était accordée. De sorte que lorsque John se renversa sur elle, s’allongeant à demi sur le dos, il éprouva un sentiment de confort intense, d’harmonie parfaite. Sa tête, ses bras, ses jambes, tout était à sa place...
Elle ne broncha pas. La chaleur du soleil qui avait baigné son dos toute la journée infusait maintenant dans le corps de John. Frémissant de délectation, il ferma les yeux au milieu du rouge et du jaune enflammés, des longs rayons d’or qui tombaient du ciel, des quelques gazouillis d’oiseaux qui seuls perçaient le silence. Un calme absolu l’envahit tout entier. Moins d’une minute plus tard, il était assoupi, un léger sourire aux lèvres.
Au loin veillaient les grands troupeaux, les grands troupeaux de chaises du jardin du Luxembourg...










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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Mer 14 Fév - 7:21

L'historiette du jour :
Message d'un cœur ordinaire de Isabelle Lambin

Tu as pris mon cœur et j’ai saisi le tien. Nous sommes quittes, quitte à ne plus nous quitter, à nous aimer chaque jour de l’année, week-end et jours fériés compris, même si l'on n’a peut-être pas tout compris. Mais qu’y a-t-il à comprendre, dans le fond ? Toujours est-il qu’en surface stagnent quelques radieuses pulsations d’âme. Et aujourd’hui, c’est dit, nous sommes prêts à emballer nos vies dans du papier de soie ou quelques feuilles de journaux, même de simples feuilles de chou. Oui, les choux nous iront bien, tout comme les roses et leurs tendres épines. Après tout, l’amour n’a pas besoin du plus beau des ouvrages pour s’écrire. Il raconte quoi ton ciel ? Parce que le mien me dit que tu te caches encore dans le renflement des nuages ou dans le pli des pâquerettes.

Lire la suite de l'historiette:
On a tout mis en boîte, à commencer par nous et ça nous a bien fait rire. Nos petites vies ont suivi avec application. Petites vies de breloques, de tasses, de livres et de musique. On a tout ravalé aussi, nos couplets comme nos refrains. Et nos cartons s’entassent dans une joyeuse cacophonie.

Tu as tiré le rideau sur tes murs et j’ai gommé les miens. D’autres repères, d’autres horizons viendront. On a tout empilé dans le camion, tes meubles, les miens, nos trois francs six sous et nos lendemains à bâtir. Une époque qui meurt afin qu’une autre naisse. C’est bien aussi et ça nous montre encore que les fins peuvent être jolies. Et puis en bout de route, dans un premier sursaut, au revers d’une ombre, le bercail d’une vie verra naître bientôt des lumières inédites auxquelles se suspendront les couleurs de nos bras réunis.

On est arrivés au soir. Dans cette fin de journée, notre vie à deux peut commencer. On devine déjà dans chaque recoin et jusqu’aux plafonds, les vestiges des rêves qu’ensemble nous ferons. Les murs ont des oreilles. Écoute-les sourire à l’approche d’un geste ou d’un silence choisi. Le papier peint gondole. Vois, c’est notre Venise qui vient s’attabler dans ses habits de fête. Et dans tes yeux, coule déjà chacun de ses canaux.

Tous nos petits jours, tu verras, grandiront dans l’engrais de nos cœurs. Sur d’autres perspectives, l’inclinaison de nos pas esquissera nos plus beaux paysages, de ceux, si mélodieux, qu’ils berceront nos rêves et nos folles chimères puisque, au fond, le sais-tu, mon plus beau paysage, c’est toi.

On accrochera partout des guirlandes de rire et des lampions de lune à en faire pâlir le jour. Et le jour, oui le jour, ne verra plus naître la nuit. Trop de lumière éclaboussera nos murs.

Ce sera beau, plus beau que tout ce que tu connais. Qu’est-ce qu’on perd à se couvrir de belles promesses ? Qu’est-ce qu’on gagne à vouloir espérer ?

On se jouera des airs sur nos cordes sensibles. Les fausses notes seront comme ces petits grains de sable qui crissent sous la dent. Les erreurs, les bavures ont cette saveur de sel et de plage endormie. Si trop d’averses grisaillent nos mines, nous tanguerons comme tangue la vie. On aura, s’il le faut, la rage au ventre et les bras pour écoper jusqu’à ce que revienne l’éclaircie sur nos fronts.

Sur les ailes du temps, sous les copeaux d’ici, dans les vagues de tous nos présents s’étalent nos images légères. C’est simple le bonheur, tu vois, c’est si simple.










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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Jeu 15 Fév - 6:22

L'historiette du jour :
Morphée n'est plus de Murielle Laurent

Je ne dors plus depuis vingt-trois jours. J’y gagne un temps précieux. Rester en chien de fusil dans un lit aux draps douteux, c’est bon pour mon mari. Au début, il n’a pas compris et a essayé de faire une phrase en déboulant dans la cuisine la tête enfarinée.
— Tu... tu... t’as vu l’heure qu’il est ?
C’est bien une préoccupation de dormeur ça. Les lavettes qui regardent leur radioréveil dès cinq heures du matin pour calculer combien de temps il leur reste à traînasser sous l’édredon. Moi désormais, j’ai posé ma montre. Le temps n’a plus de prise sur ma personne puisque j’en jouis intégralement, 24 heures sur 24.

Lire la suite de l'historiette:
— Je suis devenue beaucoup plus active et performante.
Dès une heure du matin, je range la table de la cuisine, que nous avions l’habitude de trouver dans un état peu ragoûtant lors des petits déjeuners. Désormais, quand l’immeuble dort déjà idiotement, le lave-vaisselle est bien rempli, et le plan de travail bien dégagé. On ne déjeune plus dans les miettes et les pots de yaourts curés par le chien. Vers trois heures, je cherche sur le net quelle recette je vais pouvoir mitonner à midi, et à quatre heures, j’ai déjà fait mes courses en ligne et programmé leur heure de retrait. A cinq heures, je fais souvent une lessive, c’est moins cher paraît-il, mais je m’abstiens de passer l’aspirateur, rapport aux marmottes qui m’entourent. Je sirote ensuite un thé vert devant les chaînes info. Je trouve les présentateurs le plus souvent mal réveillés. On dirait qu’ils ont peiné pour se lever si tôt et que ça ne leur fait guère plaisir d’être là, quand les journalistes stars et les ministres arrivent le teint reposé vers les huit heures.
Lorsque mon mari débarque dans le salon après le bip de son réveil, il est toujours étonné de me trouver tout habillée sur le canapé, assise de surcroît. Il pense que je traverse une passade New Age et n’a pas compris que désormais je ne me laisse tout simplement plus aller au sommeil. Il me demande de faire son nœud de cravate, et je le regarde quitter l’appartement, déjà voûté avant même d’avoir commencé sa journée de travail. Son patron va encore le trouver banturle, et il aura raison. Moi je file en cuisine boire mon verre de pollen que j’avais mis à fondre. Je vais ensuite promener le chien en sautillant.
— Vous êtes en pleine forme, quel est votre secret ?
Les autres femmes au foyer de notre immeuble sont dans l’expectative. Je ne sais pas si je dois leur faire part de mon boycott du sommeil. Ces écervelées seraient bien capables de me prendre pour une mythomane ; c’est la réaction classique quand on ne comprend pas les autres.
L’après-midi, je m’adonne à des loisirs créatifs que notre train de vie m’autorise. J’ai remarqué que depuis mon changement de rythme de vie, mes œuvres sont beaucoup plus foisonnantes, débridées. Mes professeurs l’ont relevé aussi et commencent à se faire du souci quant à leur poste. Ils voient bien que je pourrais à présent prendre leur place.
Avant le repas du soir, je vais courir, sans ressentir aucune fatigue. Je songe d’ailleurs à m’inscrire au marathon de Bayeux. Il est mixte et je crois pouvoir battre les hommes les mieux bâtis. Pour se rassurer sur leur virilité, ils se mettent une telle pression... Ils y laissent de l’énergie, ce qui devrait me permettre de les doubler dans les derniers kilomètres.
— Vous savez que vous raconter tout ça m’aurait presque fatiguée ? Je vais m’asseoir cinq minutes et manger un bonbon fourré miel-curcuma, avant de faire mes exercices de musculation. Ayez l’obligeance de me passer les deux disques de vingt kilos sur lesquels vous êtes vautré.
______

Ce texte prétend s’inspirer, par la forme surtout, des Microfictions de Régis Jauffret (opus 2007).










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Re: L'historiette du jour...

Message par Auzelles le Ven 16 Fév - 7:06

L'historiette du jour :
L'histoire du monsieur qui racontait l'histoire des ballons de Arcubius

Il était une fois un vieux monsieur. Un vieux monsieur gris et courbé, avec une barbe et des cernes et un sourire triste. Un vieux monsieur qui poussait lentement un caddie qui grinçait. Un vieux monsieur, en fait, semblable à tous ces autres vieux messieurs que l'on croise parfois dans la rue mais que l'on oublie aussitôt.
La seule différence entre ce vieux monsieur et les autres, c'était les ballons. Car, accrochés à son caddie, il y avait trois magnifiques ballons. Un rouge, un bleu et un vert, de ces ballons que l'on ne trouve jamais quand on en cherche, brillants, flottants au dessus du caddie, oscillants au bout de leurs longues ficelles. Et, si vous demandiez gentiment, le vieux monsieur s'arrêtait, arrêtait son caddie et, d'une voix douce, il vous racontait l'histoire des ballons.

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Le ballon bleu, disait-il, avait un jour, il y a très longtemps, appartenu à un petit garçon comme tous les autres petits garçons. Il avait un frère avec lequel il se disputait beaucoup et jouait encore plus, et une sœur qui lui semblait très étrange puisqu'elle aimait le rose mais pas le football. Il avait des genoux écorchés et des baskets sales et il riait beaucoup. Il avait un jour gagné le ballon bleu dans une fête foraine et il en était très fier. En seulement deux coups, il avait fait tomber toute la pile de boites de conserves vides et c'était là un exploit dont il pourrait se vanter longtemps auprès de ses copains. De plus, le ballon était très beau et c'était donc un sujet d'orgueil légitime pour son propriétaire. Et pendant trois semaines, il ne quitta pas le ballon. Il l'emmenait à l'école, dormait avec, jouait avec, même quand ses copains étaient là, et il dînait avec, malgré les protestations de sa maman. Malheureusement, un jour de grand vent avait mis fin à cette belle histoire. Il courait dans la rue, le ballon bleu voletant derrière lui, quand une forte bourrasque lui avait arraché la ficelle des mains. Il avait alors dû regarder, des larmes pleins les yeux, le ballon s'envoler loin, loin, loin... Et il ne le revit plus jamais.

Le ballon vert, racontait ensuite le vieux monsieur, était un voyageur. Un jour, une maîtresse d'école avait eu une idée, et elle avait acheté le ballon vert. Elle l'avait donné à un petit garçon de sa classe, un petit garçon timide qui n'avait pas d'ami parce qu'il ne savait pas encore comment faire. Elle lui avait dit d'écrire une lettre, une lettre dans laquelle il mettrait tout son cœur, une lettre destinée à l'ami qu'il voudrait avoir, une lettre pleine de lui, une lettre d'ami à venir. Et le petit garçon avait écrit. Quand sa lettre fut terminée, il l'avait accrochée au bout de la ficelle du ballon vert et il l'avait laissé s'envoler, en espérant très fort. Mais le ballon vert avait voyagé longtemps sans trouver de destinataire. Et puis un jour, longtemps, longtemps après le début de son voyage, la ficelle du ballon vert s'était emmêlée dans les cheveux d'une petite fille. Et la petite fille avait trouvé la lettre du petit garçon. Elle l'avait lu et elle s'était dit que ce petit garçon devait être malheureux. Mais aussi qu'il devait être gentil. Alors elle aussi, elle avait écrit une lettre. Une lettre pour le petit garçon, une lettre pleine d'elle, une lettre d'ami trouvé. Et elle avait renvoyé le ballon avec la lettre. Cette fois, le ballon vert avait voyagé à toute vitesse pour retrouver le petit garçon. Et quand le petit garçon avait vu le ballon dans le ciel au dessus de son école, il avait compris qu'il avait maintenant un ami.

Le ballon rouge, continuait le vieux monsieur, venait de la boutique d'un hôpital. Il y était resté longtemps avant que quelqu'un ne l'achète enfin. Une vieille dame avec des cheveux blanc et des joues roses. Elle avait offert le ballon rouge à sa petite fille, patiente dans cet hôpital, en cancérologie. La petite fille avait été tellement heureuse de ce cadeau. Elle avait des yeux très bleu, une tête chauve et un beau sourire édenté et elle adorait le ballon rouge. Il lui tenait compagnie. Il allait avec elle pendant les séances de groupe, il veillait sur elle pendant qu'elle dormait, il la consolait quand les médecins venaient et lui disaient encore et toujours la même chose. Il était son ami, son compagnon, son confident et un bien meilleur docteur que tous les autres. Et la petite fille, même si elle était de plus en plus malade, ne perdait pas le sourire parce qu'elle avait le ballon rouge. Ils étaient heureux tous les deux, et ils auraient pu être heureux encore longtemps si la vie n'en avait pas décidée autrement. La petite fille devint si malade qu'elle ne pouvait plus sortir de son lit, mais là encore elle garda le ballon rouge près d'elle. Puis, un soir, après un long soupir, la petite fille mourut, la ficelle du ballon rouge bien serrée dans son petit poing.

Après quoi le vieux monsieur se tait. Il a l'air un peu triste, un peu content aussi, comme s'il était heureux que vous ayez demandé, comme s'il était heureux d'avoir pu raconter l'histoire des ballons. Et comme lui, on se sent un peu triste, et un peu content aussi.
Et puis un jour, on ne vit plus le vieux monsieur dans la rue. On ne s'en était pas rendu compte tout de suite bien sûr. Mais on avait l'impression que quelque chose manquait. Comme un léger grincement. Et puis on finit par retrouver le vieux monsieur. Recroquevillé dans le coin d'une rue vide, à côté de son caddie, la mort lui donnait l'air encore plus vieux, encore plus gris, encore plus courbé. Et dans son poing, bien serré, la ficelle du ballon rouge.
Du ballon vert et du ballon bleu, aucune trace. Mais depuis ce jour, on peut parfois apercevoir dans le ciel une tâche verte et l'on sait alors qu'un autre enfant vient de trouver un ami. Et parfois aussi, on voit passer une petite fille ou un petit garçon, les yeux brillant, tirant fièrement derrière lui un ballon bleu.
Alors on pense à l'histoire des ballons que le vieux monsieur nous racontait quand on lui demandait gentiment. Et on sourit.











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Auzelles

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